E-commerce, Publicité et Consommation

Blocage des plateformes et contenus illicites

Comprendre les conditions du blocage dune plateforme en ligne

Les décisions rendues par le Tribunal judiciaire de Paris les 18 et 19 décembre 2025 constituent un triptyque jurisprudentiel particulièrement éclairant quant à l’usage – et aux limites – de l’article 6-3 de la LCEN à l’ère du Digital Services Act.


Au cœur de cette séquence se trouve le jugement rendu le 19 décembre 2025 dans l’affaire Shein, qui cristallise la doctrine du juge judiciaire en matière de blocage de plateformes et permet de comprendre, par contraste, les solutions retenues le même jour dans l’affaire Kick et la veille dans l’affaire WatchPeopleDie.

L’intérêt de cette décision Shein tient moins à son dispositif qu’à la méthode juridictionnelle qu’elle consacre.

I. Shein : une décision structurante sur l’office du juge au titre de l’article 6-3 LCEN

Dans l’affaire Shein, le Tribunal judiciaire rappelle avec une grande netteté que l’article 6-3 de la LCEN ne confère pas au juge un pouvoir général de régulation des plateformes.
Son office est strictement limité à la prescription de mesures propres à prévenir ou faire cesser un dommage déterminé, à condition que ce dommage soit caractérisé et que la mesure ordonnée soit strictement proportionnée au dommage.

Le tribunal reconnaît sans ambiguïté la réalité et la gravité des manquements constatés : mise à disposition de produits manifestement illicites, atteintes à la protection des mineurs, risques sérieux pour la sécurité des consommateurs. Il ne minimise ni les faits ni leur portée  

Pour autant, il opère une distinction fondamentale entre :

  • l’existence de contenus illicites, même graves ;
  • et la démonstration d’un dysfonctionnement structurel du service justifiant une mesure globale de blocage.

C’est précisément sur ce point que la demande de l’État échoue. Le tribunal, mettant en balance en balance les droits fondamentaux en cause, (atteinte à la dignité humaine c. liberté d’entreprendre) et considère :

  • que, les plateformes avaient mis en place des systèmes de modération et traité les signalements.  
  • qu’il n’était pas démontré de « défaut systémique de contrôle, de surveillance et de régulation », ni de publication de contenus illicites « de façon récurrente et massive ».
  • et ainsi, que les éléments versés aux débats ne permettent pas d’établir (défaut de preuve) que les faits litigieux révéleraient une incapacité structurelle de la plateforme à prévenir la réapparition des contenus illicites, ni que le dommage serait insusceptible d’être traité par des mesures ciblées.

La décision Shein pose ainsi un principe clair : le blocage global d’une plateforme généraliste constitue une mesure de dernier ressort, réservée à des hypothèses où le dommage est intrinsèquement lié au fonctionnement même du service.

Les faits de chacune des affaires

Shein : des produits illicites (poupées pédopornographiques, armes, médicaments interdits à la vente) ont été signalés sur la place de marché de Shein

Kick : Raphaël Graven (alias Jean Pormanove) est décédé le 18 août 2025 après environ 300 heures de diffusion continue sur Kick, après avoir subi différents « actes violents et dégradants ».

WatchPeopleDie diffusait des « images violentes représentant des accidents mortels, des personnes exécutées de sang-froid (…) accompagnées de commentaires susceptibles de constituer des infractions ».

Le TJ était saisi sur le fondement de l’article 6-3 de la LCEN, qui lui permet de faire cesser un dommage occasionné par le contenu d’un service de communication au public en ligne - et ordonner le blocage de la plateforme.

Le saviez-vous ?

La plateforme Wish avait fait l’objet d’un déréférencement en France, mais dans un cadre très différent de l’affaire Shein.

En 2021, la DGCCRF, sur le fondement de l’article L.521-3-1 du Code de la consommation, avait constaté des manquements massifs, répétés et persistants visant à tromper le consommateur sur la nature des produits vendus, sur les risques inhérents à leur utilisation (conformité et sécurité des produits) et sur les contrôles effectués, justifiant un déréférencement auprès des moteurs de recherche et app stores (DGCCRF, 23 novembre 2021). Cette mesure de déréférencement avait ensuite été validée par le Conseil d’État (CE 9e chambre, 27 janvier 2023, ContextLogic Inc).

À l’inverse, dans l’affaire Shein (mais également dans Kick) les manquements – bien que graves – étaient circonscrits à la marketplace et ne révélaient pas un dysfonctionnement structurel de l’ensemble de la plateforme. Saisi sur le fondement de l’article 6-3 de la LCEN, le juge judiciaire a ainsi refusé de bloquer l'accès à ces deux plateformes.

II. La décision Kick lue à la lumière de Shein

C’est à la lumière de cette grille d’analyse que la décision rendue le même jour dans l’affaire Kick / Jean Pormanove doit être comprise.

Dans l’affaire Kick, le tribunal est confronté à des faits d’une gravité exceptionnelle, ayant conduit au décès d’un streameur, et reconnaît expressément la réalité du dommage subi. Toutefois, à l’instar de Shein, il refuse de franchir le seuil du blocage global de la plateforme.

La motivation reprend des enseignements identiques à ceux de l’affaire Shein :

  • absence de démonstration d’un dommage systémique affectant l’ensemble du service ;
  • existence de mesures ciblées alternatives au blocage : retrait et de neutralisation des contenus litigieux ;
  • disproportion manifeste d’une suspension totale de la plateforme au regard de la liberté d’expression et de la liberté d’entreprendre.

Comme dans Shein, le tribunal privilégie des mesures ciblées, directement proportionnées au dommage identifié : suppression définitive des chaînes concernées, interdiction de rediffusion des contenus, mais refuse le blocage généralisé.

III. WatchPeopleDie : l’exception qui confirme la règle posée dans Shein

Dans l’affaire WatchPeopleDie, le tribunal fait précisément ce qu’il refuse de faire dans Shein : il ordonne un blocage total du site.
La différence ne tient ni à l’émotion, ni à la gravité abstraite des contenus, mais à un critère central dégagé implicitement dans Shein : le caractère consubstantiel de l’illicéité au service.

Le tribunal constate que WatchPeopleDie est exclusivement dédié à la diffusion de contenus ultra-violents, sans mécanisme crédible de modération ni protection des mineurs, et que le dommage est permanent, continu et structurel. Autrement dit, là où Shein est une plateforme généraliste comportant des dérives ponctuelles, WatchPeopleDie est un service dont l’objet même est illicite.

IV. Shein et le DSA : une frontière clairement assumée

La décision Shein est également centrale en ce qu’elle marque la frontière entre le rôle du juge judiciaire et celui du régulateur administratif du DSA (en France, l’ARCOM). Le juge refuse explicitement de transformer l’article 6-3 en un outil de mise en conformité structurelle au DSA, renvoyant ces questions à l’ARCOM et, le cas échéant, à la Commission européenne.

A retenir

La décision Shein, complétée du jugement Kick et du jugement WatchPeopleDie, affirme une ligne jurisprudentielle désormais lisible : le juge judiciaire accepte le blocage global uniquement lorsque l’illicéité est structurelle et exclusive ; il le refuse lorsque le dommage, aussi grave soit-il, peut être traité par des mesures ciblées et proportionnées. Celle-ci devra être confirmée en appel.

V. Quelles options restent ouvertes ?

  • Le TJ a ordonné à Shein, sous astreinte, de mettre en place des mesures de vérification d’âge rendant ces contenus inaccessibles aux mineurs, et à Kick de retirer sans délai toute rediffusion des images de violence et d’humiliation visant Raphaël Graven.
  • Le Gouvernement a annoncé faire appel du jugement Shein ;
  • Activation du DSA par l’ARCOM (procédure plus lente).
  • Ces actions civiles, sont distinctes des actions pénales engagées contre les plateformes, qui suivent leur cours séparément.

Conclusion

Le jugement Shein, complétée du jugement Kick et du jugement WatchPeopleDie, affirme une ligne jurisprudentielle désormais lisible : le juge judiciaire accepte le blocage global d'une plateforme uniquement lorsque l’illicéité est structurelle et exclusive ; il le refuse lorsque le dommage, aussi grave soit-il, peut être traité par des mesures ciblées et proportionnées.

Sources

Albane Watine

Questions Fréquentes

Quelle est la différence entre un blocage judiciaire et un déréférencement administratif ?
arrow
Le blocage judiciaire relève du juge civil et vise à faire cesser un dommage précis, dans l’urgence et sous un contrôle strict de proportionnalité. Le déréférencement administratif, comme dans l’affaire Wish, est décidé par l’administration (DGCCRF) lorsqu’un dysfonctionnement systémique est démontré (et faisait suite à une mesure d’injonction non respectée par la plateforme) et peut être validé a posteriori par le juge administratif.
Qu’est-ce que le Digital Services Act (DSA) et quel est son rôle dans les affaires Shein, Kick et WatchPeopleDie ?
arrow
Le Digital Services Act (DSA) est le règlement européen entré en application en février 2024 visant à responsabiliser les plateformes numériques et à renforcer la lutte contre les contenus illicites en ligne. Il impose aux plateformes des obligations structurelles (modération, protection des mineurs, gestion des risques, transparence) et confie leur contrôle à des autorités administratives : les coordinateurs nationaux (en France, l’ARCOM) et, pour les plus grandes plateformes, la Commission européenne. Dans les affaires Shein, Kick et WatchPeopleDie, le DSA ne constituait pas le fondement juridique des décisions rendues par le juge judiciaire. Ces affaires illustrent précisément la frontière entre l’office du juge, limité par l’article 6-3 de la LCEN à des mesures d’urgence ciblées, et le rôle du régulateur administratif, seul compétent pour imposer des mesures structurelles au titre du DSA. Le DSA offre donc des outils potentiellement plus puissants que la LCEN, mais selon des procédures administratives distinctes et plus longues, dont l’activation effective reste déterminante.
Le juge peut-il utiliser le Digital Services Act pour bloquer une plateforme ?
arrow
Non. Le juge judiciaire ne peut pas se substituer aux autorités administratives compétentes (ARCOM, Commission européenne) chargées de l’enforcement du DSA. Le DSA prévoit des outils puissants, mais selon des procédures administratives, plus longues et distinctes des actions fondées sur la LCEN.
Le refus de blocage signifie-t-il que les plateformes ne risquent rien ?
arrow
Non. Les actions civiles fondées sur la LCEN sont distinctes : – des procédures pénales peuvent être engagées en parallèle ; – des sanctions administratives peuvent être prononcées au titre du DSA ; – des mesures économiques ou réglementaires peuvent également s’y ajouter (ex. taxation des petits colis)
Que doivent retenir les entreprises françaises confrontées à la concurrence de ces plateformes ?
arrow
Le juge judiciaire n’est pas un régulateur économique. La réponse à la concurrence des plateformes ultra-low-cost est nécessairement plurielle : juridique, administrative, réglementaire et économique, à l’échelle nationale et européenne.

écoute, Accompagnement personnalisé. Visibilité sur les coûts, les délais et les risques associés à votre projet. En toute franchise.

PRENDRE RDV

PRENDRE RDV